Rencontre avec Mathilde LAURENT

RENCONTRE AVEC…

Une série de rencontres autour de l’hypersensibilité, de femmes et d’hommes qui ont appris à l’apprivoiser pour en faire une ressource. Loin d’être une faiblesse, l’hypersensibilité peut être une force, capable de déplacer les montagnes. C’est justement parce que nous sommes hypersensibles que tout devient possible. 

RENCONTRE AVEC MATHILDE LAURENT

Créatrice de parfum, nez de la maison Cartier

Quand et comment avez-vous découvert votre hypersensibilité ?

La première fois que j’en ai entendu parler, c’était il y a huit ou dix ans dans l’émission de France Inter « Grand bien vous fasse » et la chronique de Christophe André que j’avais rencontré pour le lancement du parfum L’Heure Perdue pour la première méditation olfactive. Lors de cette émission, il parlait des enfants hypersensibles, je l’ai écouté pour mes filles. J’ai eu la puce à l’oreille et j’ai compris que j’étais moi aussi hypersensible.

Vivre les choses très fortement, notamment dans le rapport au groupe m’a parlé. J’ai une grande famille corse  et je me sens bien avec elle. Je suis extravertie, très présente mais j’ai aussi des moments où je ne me sens pas à mon aise, où je ne me sens pas comme tout le monde. Et tout d’un coup, j’ai compris pourquoi je ressentais cela.

J’ai grandi dans l’idée que j’étais comme tout le monde et que tout le monde était comme moi. J’avais plus de 40 ans quand j’ai compris que je n’étais pas comme tout le monde. J’ai réalisé que chacun avait son propre équalizeur et que le mien était poussé à fond sur beaucoup de curseurs. 

J’ai pris véritablement conscience de mon hypersensibilité, il y a cinq ou six ans, grâce à des podcasts, à des articles et une image de sensibilité qu’on me renvoyait.

Cette prise de conscience est passée par un épisode du podcast Change ma vie consacré au sujet, par un numéro spécial de Psychologies. Et quand j’ai fait le test pour détecter mon hypersensibilité, j’en ai eu la confirmation. C’est un vrai chemin de découverte de soi, l’hypersensibilité. Cela fait 10 ans que j’ai commencé ce chemin et que je le poursuis.

Qu’est-ce que ça a changé dans votre vie de vous savoir hypersensible ?

Apprendre que j’étais hypersensible a été comme une libération. Cela m’a permis d’y voir clair. C’est comme si j’étais dans un cockpit d’avion avec beaucoup de boutons et de données en ayant enfin accès aux commandes. Et surtout je comprenais comment m’en servir.

Cela m’a permis de me considérer comme quelqu’un qui sent plus, qui ressent plus, qui vit plus sans qu’il y ait de jugement de valeur. C’est comme quelqu’un qui a les yeux sensibles.

Je me suis rendue compte que c’est aussi grâce à cette hypersensibilité, hyper esthésie et hyper émotivité que j’ai  réussi à faire mon métier. J’avais plus de mal à les apprivoiser dans ma vie personnelle. Je suis très proche de mes amis, de ma famille, des autres et des situations mais quelques fois c’est difficile à gérer à l’intérieur.

L’hypersensibilité peut être une fragilité tant qu’on l’ignore, tant qu’on la nie. Alors que quand on la reconnaît, elle devient anti-fragile. C’est comme une peau où il y a une cicatrice. A cet endroit la peau est un peu plus épaisse. C’est la capacité à recevoir des chocs et à se réparer en se solidifiant encore plus. C’est une capacité à être de moins en moins fragile et de plus en plus forte. J’ai l’impression d’être dans un redéploiement. Je me sens aujourd’hui plus solide, moins vulnérable. Je comprends mieux et je vis mieux les choses.

J’ai pris aussi conscience de l’importance de se protéger, de s’accorder silence et solitude pour un repos sensoriel.

Est-ce que vous en avez parlé autour de vous?

J’en ai parlé avec mes amis, ma famille, ma soeur, mes filles et mon mari. J’ai vécu ce moment comme une éclaircie, un rayon de soleil qui éclaire le chemin pour la suite. Je me suis rendue compte que mon mari aussi était hypersensible. On a des hypersensibilités différentes, les curseurs poussés au maximum sont différents. Le fait de le savoir permet d’y voir clair, de pouvoir l’expliquer, de se comprendre et de s’apaiser mutuellement.

Comment se manifeste votre hypersensibilité ?

Elle se manifeste en permanence et notamment sous la forme d’une hyperacuité à l’autre et d’une hyperintuition. J’ai beaucoup de neurones miroirs et quand je suis à l’écoute de l’autre, je suis à mille milliards de pour-cent avec lui. 

Cette écoute et cette présence à l’autre peuvent paraître envahissantes parfois. Être dans l’hyper prévenance, l’hyper écoute, l’hyper délicatesse avec tout le monde est fatigant. Pourquoi 95% des gens ne comprennent pas, ne ressentent pas ce que je ressens? Pour moi, c’est impossible de croiser quelqu’un que je connais sans lui dire bonjour. Maintenant je comprends que quand je croise dans la rue le boulanger du quartier et que je lui dis bonjour, s’il ne me répond pas, ce n’est pas parce que c’est quelqu’un de froid, de rude, c’est juste qu’il ne me reconnaît pas et que c’est normal.

Quand on comprend que tout le monde n’est pas comme nous, il y a un soulagement, une simplification de la vie et des rapports humains. On est moins insécure.

J’ai un esprit tellement imprimable et en hyperperception que par exemple, je ne peux pas faire une réunion si la porte est ouverte. Je la ferme parce que sinon j’ai la tête dans le couloir. 

Les outils, les clés qui vous permettent d’apprivoiser votre hypersensibilité au quotidien ?

Je fais en sorte de méditer tous les jours. Je le sens dès que je n’ai pas pratiqué depuis plusieurs jours. Quand je médite, j’atteins des états de conscience modifiés, des états de sensibilité apaisés. On reste la même personne. C’est comme si on arrivait à tamiser la lumière, à feutrer le son, à apaiser les émotions. On évolue de l’hypersensibilité qui peut paraître violente pour devenir délicatement, doucement, vertueusement sensible. J’ai suivi les méditations de Christophe André, Martin Aylward et dernièrement celle de Fabrice Midal, qui est spécifique pour les hypersensibles.

Je pratique le yoga kundalini une fois par semaine. La respiration du feu est très efficace sur moi pour me recharger en énergie. La marche afghane que pratique mon mari est aussi très intéressante.

Je travaille beaucoup en musique. Elle me sert à gérer mon émotivité. Si je suis en colère, je vais écouter Muse pour vider la colère et la remplacer par de l’énergie positive.

Si j’ai besoin de me concentrer, j’écoute du classique ou de l’électro : Chilly Gonzalez, Philipp Glass, Max Richter, Rone, Arnaud Rebotini, Thylacine…

Je choisis ma musique en fonction de ce que j’ai besoin de faire. C’est comme si je pluggais mon cerveau sur une ambiance cérébrale spécifique.

Je me ménage des moments de solitude. Je suis très très bien seule. Avant de savoir que c’était quelque chose de très ressourçant, je n’avais pas tendance à le rechercher. Aujourd’hui je sais que ce sont les moments de solitude qui vont me permettre ensuite d’apporter plus aux autres. Pendant mes vacances, j’aime retrouver ma smala et en même temps, j’ai un besoin vital et viscéral de contemplation, de nature, de soleil.

D’ailleurs, quand je pars en vacances, je choisis toujours des endroits où je vois le soleil se lever et/ou se coucher. Contempler le lever et le coucher du soleil m’équilibre. Voir arriver le soleil le matin sur le sol, entre les rideaux, me procure un grand apaisement et une immense joie. J’ai eu la chance de travailler dans un bureau où je pouvais voir le soleil se lever et se coucher. J’ai eu beaucoup de mal à le quitter.

Enfin boire du thé me fait du bien. Et lire, me documenter sur le sujet de l’hypersensibilité, enrichir mon chemin de compréhension est une clé essentielle pour continuer à l’apprivoiser.

Quelles portes se sont ouvertes grâce à votre hypersensibilité ?

On peut être parfumeur sans être hypersensible. C’est comme un pianiste qui écrirait des mélodies dans les règles de l’art sans être dans quelque chose de très personnel, très incarné. Ce n’est pas une approche qui est mieux ou moins bien, c’est juste une différence d’instrument. Certains se retrouvent avec un Stradivarius sur certains de leurs sens. C’est un instrument très sensible, très fragile. D’autres ont un violon magnifique qui n’a pas 100 ans d’âge, 100 ans d’âme. Et les deux musiciens vont jouer génialement. C’est juste que cela ne vibrera pas pareil pour les auditeurs. Certains sentiront l’âme, percevront son expression et d’autre pas. C’est sans doute ce qui fait les solistes de génie.

En fait, je sens comme tout le monde sauf que ce que je sens me produit des images, des visions. Ce que je sens de ce que je vis et ce que je fais avec ce que je vis et ce que je sens, c’est cela l’essence même de mon approche. 

J’ai plus de perceptions, d’informations et de sensorialité, alors ce n’est pas un hasard si j’ai dit aux équipes de réfléchir en 9 D (9 dimensions) : avec nos 5 sens, les 3 dimensions et le temps. C’est une forme de synesthésie et je reconnais la chance que j’ai de pouvoir l’exprimer dans mon métier. C’est une ressource inestimable pour créer des parfums qui correspondent vraiment à l’esprit de la maison Cartier, à son style. Ce sont tous mes sens qui sont convoqués : le sens olfactif, visuel, auditif, le toucher. C’est le chemin pour ressentir comment la parfumerie peut rencontrer les pierres précieuses, l’histoire, les inspirations et les figures emblématiques de la maison. C’est comme si j’ingurgitais cet univers par tous mes sens pour pouvoir créer un parfum.

J’ai commencé ma carrière sans savoir que j’étais hypersensible. J’ai travaillé avec l’hypersensibilité sans la comprendre, la réfléchir. Je comprends que sans elle, je ne serai pas là. Aujourd’hui, j’ai envie de la déployer, d’en parler et faire jouer toute sa force.

Vos plus grandes fiertés d’hypersensible ?

Une de mes plus grandes fiertés est la création d’un OSNI, Objet Sentant Non Identifié qui fait vivre l’expérience du parfum en 9 D. Il a été exposé pour la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain), il y a 4 ans sur le parvis du Palais de Tokyo. Il invitait à faire l’expérience d’un nuage parfumé. Un escalier permettait de monter vers le nuage, le traverser, le surplomber et faire l’expérience de cette sensation inédite d’être seul.e au-dessus d’un nuage. Créer un objet qui ne s’appréhende qu’avec les sens, qu’avec la sensibilité, c’est une vraie fierté.

Je me rends compte qu’un de mes moteurs inconscients est de donner à voir la beauté de l’extrême sensibilité de l’hypersensible. Et selon moi, le parfum convoque le sens le plus sensible, le plus vivant, le sens de la vie. C’est en choisissant ce sens que j’essaye de porter l’hypersensibilité à sa plus belle maturité.

J’aime dire que le sens de l’olfaction va sauver le monde. C’est un sens très instinctif, lié à notre part animale, c’est le sens qui nous différencie de l’intelligence artificielle. 

Ce sont les sens qui donnent le sens. L’hypersensibilité produit un sens hyper juste. Notre capacité à sentir, à ressentir. Si nous oublions nos instincts, nos émotions, notre sensibilité, plus rien ne fait sens. Nous devenons des machines rationnelles, des robots pensants.

L’hypersensibilité va garder l’humanité humaine, émotionnelle, sensible. Selon moi, les hypersensibles sont ceux et celles par qui l’humanité, l’âme humaine, l’émotion vont être protégées. Les hypersensibles peuvent être des guides pour leurs congénères.

4 conseils aux hypersensibles

  1. Connais-toi toi-même et connais tes semblables. Se connaître en lisant des articles, des livres, en écoutant des podcasts, c’est pouvoir reconnaître ses semblables. Parce qu’on se reconnaît entre hypersensibles. Et c’est bien de comprendre que nous sommes nombreux.ses. C’est encore plus formidable quand on a la chance de travailler ensemble.
  2. Chéris-toi toi-même. C’est essentiel de prendre soin de sa propre sensibilité, de la chérir, la façonner pour qu’elle soit vertueuse et pas maltraitante.
  3. Stand up for your rights. C’est l’aboutissement de bien se connaître et de bien se chérir. On a le droit d’être hypersensible. On a le droit à des moments de tranquillité. On a le droit de ressentir les choses plus fortement. On a le droit de la vivre et d’en faire un vecteur de joie dans sa vie et dans celle des autres. L’hypersensibilité peut être vécue dans la joie si elle est assumée.
  4. Nourrir chaque sens de beauté, de ce qui nous fait plaisir, nous émeut. La beauté naît du plaisir des sens et nous conduit à l’émerveillement.

Extraits choisis

C’est un vrai chemin de découverte de soi, l’hypersensibilité.

L’hypersensibilité peut être une fragilité tant qu’on l’ignore, tant qu’on la nie.

Quand on comprend que tout le monde n’est pas comme nous, il y a un soulagement, une simplification de la vie et des rapports humains.

Quand je médite, j’atteins des états de conscience modifiés, des états de sensibilité apaisés.

Je travaille beaucoup en musique. Elle me sert à gérer mon émotivité. C’est comme si je pluggais mon cerveau sur une ambiance cérébrale spécifique.

Si l’on oublie nos instincts, nos émotions, notre sensibilité, plus rien ne fait sens. Nous devenons des machines rationnelles, des robots pensants.

Selon moi, les hypersensibles sont celles et ceux par qui l’humanité, l’âme humaine, l’émotion vont être protégées.

Quelques liens/conseils de lecture

Propos recueillis par Isabelle Toutain @isatoutain

Photo de Alexandre Isard @Alexandre Isard

Merci infiniment à Mathilde Laurent, à la maison Cartier et à Isabelle Toutain pour ce RENCONTRE AVEC… olfactif et singulier

Retrouvez Mathilde Laurent sur @mathilde.laurent
Retrouvez la maison Cartier sur @Cartier

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