Rencontre avec Sandrine ROUDEIX

RENCONTRE AVEC… 

Une série de rencontres autour de l’hypersensibilité, de femmes et d’hommes qui ont appris à l’apprivoiser pour en faire une ressource. Loin d’être une faiblesse, l’hypersensibilité peut être une force, capable de déplacer les montagnes. C’est justement parce que nous sommes hypersensibles que tout devient possible. 

RENCONTRE AVEC SANDRINE ROUDEIX

Écrivaine, scénariste et photographe

Quand et comment avez-vous découvert votre hypersensibilité?

C’était il y a quatre ans grâce à mon fils adolescent. Sa scolarité était compliquée et on m’a suggéré de lui faire passer un test pédago-psychologique à l’Ecole des Parents dans le 11ème arrondissement à Paris. Il a été diagnostiqué à la frontière du haut potentiel et je me suis renseignée plus précisément sur le sujet que je connaissais mal. 

Je lui ai acheté des livres dont celui de Jeanne Siaud-Facchin, Trop intelligent pour être heureux ?, et celui de Christel Petitcolin, Je pense trop. Comme il ne semblait pas avoir envie de les lire, j’ai décidé de le faire moi-même et de lui surligner les passages importants pour lui permettre de gagner du temps. Plus je lisais et plus je me retrouvais dans ce qui était décrit. C’était très troublant. J’en ai ensuite parlé à un psy qui m’a effectivement confirmé que la surdouance, l’hypersensibilité, pouvaient être héréditaires. 

Comment se manifeste votre hypersensibilité?

Elle se manifeste d’abord chez moi par une forte émotivité. Quelques fois j’ai l’impression que je déborde. Je pleure facilement. Les larmes me montent vite aux yeux lorsque j’ai une discussion tendue, lorsque je suis mal à l’aise. J’ai même essayé de trouver une solution un jour sur internet en faisant une recherche « Comment faire pour arrêter les larmes ». Mais je n’ai pas trouvé de recette miracle !

J’ai également, je crois, une curiosité démultipliée. Lorsque je rencontre des gens, je ne peux m’empêcher de leur poser mille questions. J’ai besoin de les comprendre et de les ressentir en profondeur. Je ne sais pas avoir des relations humaines moyennes, des discussions banales. C’est important pour moi qu’un échange soit intense au niveau humain mais aussi au niveau intellectuel et personnel. Si c’est juste l’un ou l’autre, cela ne me suffit pas. Je reconnais que peu de personnes cochent l’ensemble des cases et que je choisis donc mes amis avec soin…

Mon hypersensibilité se traduit aussi dans un désir de perfection qui m’épuise parfois. Je viens par exemple de donner un atelier d’écriture à l’Ecole des Mots pendant quinze semaines, ce qui est très long. Les restitutions étaient très enthousiastes. Une des participantes m’a écrit que c’était rare d’avoir quelqu’un d’aussi impliqué, qui s’investisse autant dans les textes des autres et propose de vraies pistes, toujours très personnalisées. Mais je ne peux pas faire autrement. C’est tout ou rien chez moi.

Je reconnais également mon hypersensibilité aux rebonds qui se font dans ma tête. Je ricoche souvent d’une pensée à un mot, à un souvenir, à un concept, à une personne…  C’est une manière de réfléchir en arborescence. Cela ne se passe pas toujours de manière verticale et très logique. Heureusement, mon amoureux est pareil que moi et nous avons des conversations géniales qui sembleraient complètement ubuesques à la plupart des gens.

Mon hypersensibilité entraîne enfin une hyperempathie. Je me mets régulièrement à la place des autres. J’imagine des choses sur leur vie, leur caractère, leurs motivations, leurs empêchements.  J’essaie de devancer ce qu’ils peuvent penser ou ce dont ils peuvent avoir besoin. J’essaie aussi de faire pour eux ce que j’aurais aimé qu’on fasse pour moi. Cette hyperempathie se retrouve dans mes interactions. Je répète mes paroles de plusieurs manières différentes pour être sûre que mon message passe bien. Quand j’écris un email, je reformule pour que mes interlocuteurs aient toutes les informations nécessaires d’un coup et leur éviter d’aller chercher dans leur historique. J’ai du mal à comprendre que les autres ne fassent pas pareil !

Qu’est-ce que ça a changé dans votre vie de vous savoir hypersensible?

J’ai pu accepter ce que j’étais ! J’ai arrêté de vouloir me changer et j’ai fait de cette spécificité une force.

Comprendre que je suis hypersensible a aussi décuplé mon sens de l’action. Dans le monde de l’édition par exemple, je pense qu’on peut parfois me trouver trop souriante, trop accessible, trop spontanée. Je ne donne pas forcément l’image de la « grande-écrivaine » dans sa tour d’ivoire ! Alors pour être prise au sérieux, j’agis. Mon dernier roman, un récit personnel sur les liens hypersensibles entre une mère et son fils, a été refusé par mon éditeur habituel. Evidemment, cela m’a fait douter de moi. Mais une autre maison d’édition a eu le coup de foudre et ce livre connait aujourd’hui un joli succès. J’ai donc eu raison de croire en moi, en la singularité de mon texte, et d’insister pour le publier (NDLR : Ce qu’il faut d’air pour voler vient de sortir en librairie aux Editions Le Passage). 

Si je résume, je suis une pleureuse, oui, je suis volubile et pas toujours très posée, oui, je m’excuse tout le temps ou presque, oui. Mais j’agis, j’avance. Je n’ai pas peur de déplacer des montagnes pour faire aboutir mes projets (et donner tort à ceux qui pensent que les gens hyper émotifs sont des faibles). Pour compenser mon émotivité, j’ai développé le soldat en moi. Je suis un soldat pleureur. Je pleure, je doute, mais j’avance.

Quand je me suis séparée du père de mon fils, j’ai pleuré, mais je n’ai pas reculé. J’avais cru que je voulais une vie sécurisante avec un homme sérieux, solide comme un roc  (je l’ai rencontré à dix-neuf ans en école de commerce). Mais finalement,  son univers conformiste ne me convenait pas. Je me suis rendue compte que j’étais ronde dans un monde carré, pas à ma place avec lui, alors je suis partie. C’est à peu près à cette période que j’ai quitté mon travail dans le marketing. J’y suis restée pendant dix ans, mais j’étouffais. Je voulais une vie qui corresponde à ce que j’étais vraiment. J’avais un besoin viscéral de m’exprimer par l’art,  d’écrire mais aussi de faire des photos. Et aussi de rire, de voyager, d’improviser !

Découvrir mon hypersensibilité m’a permis de m’accepter comme je suis avec ma voix trop aiguë, mes sourires trop grands, mes gestes maladroits, mes pleurs impromptus et même mon léger accent du sud ! Cela m’a aidé à comprendre que j’avais le droit d’être qui je suis. L’hypersensibilité n’est pas une faiblesse, c’est une force qui m’a fait développer des pouvoirs. Un hypersensible est hypersensible à ce qu’il ressent par rapport à lui-même et à ce qui l’entoure. On est très poreux au monde et tout est possible puisque tout est accessible, ouvert.

Est-ce que vous avez parlé de votre hypersensibilité autour de vous?

Non. Mais je l’ai raconté malgré moi dans ce roman que j’évoque plus haut, Ce qu’il faut d’air pour voler. Je n’ai pas non plus parlé directement de mon hypersensibilité à mon fils après qu’on ait pourtant pointé la sienne. Je pense qu’il a pu la comprendre en me lisant. Ce texte, c’est aussi une façon de lui dire que je suis émotive, oui, et que ce n’est pas grave. Une façon de dire à la terre entière qu’on peut ressentir excessivement les situations, les gens, les sentiments, passer son temps à analyser ce qu’on vit en se faisant parfois des noeuds au cerveau, mais que ce n’est pas grave. 

Je l’ai accepté et j’essaie maintenant de transmettre cette prise de conscience, cet éveil, cette conquête de soi, aux autres. C’est pour cela que j’espère que mon livre parlera à toutes les mères, à toutes les femmes, mais aussi à tous les hommes qui se sentent chahutés dans leur relation parent-enfant (et dans leur identité). Mon fils, après l’avoir lu et en écoutant mes interviews, m’a d’ailleurs encouragée à préciser que mon roman pouvait aussi s’adresser aux ados qui s’entendent difficilement avec leurs parents.

Les outils, les clés qui vous permettent d’apprivoiser votre hypersensibilité au quotidien?

Je fais des exercices de respiration dès que j’en ressens le besoin. J’ai par exemple appris à respirer avec le ventre pour calmer mon trac avant les interviews.  De fait, bien préparer mes interviews est une façon pour moi d’être rassurée et de contrôler mon émotivité. J’ai aussi des enregistrements de sophrologie que j’écoute de temps en temps. 

Dans ma vie pro et perso, j’essaie dans la mesure du possible de laisser passer une nuit pour répondre à un message qui me contrarie. Cela m’évite de réagir à chaud, m’aide à calmer mon impulsivité, et empêche les réactions trop extrêmes. 

Dans les moments où je ne vais pas bien, où je perds le sens du pourquoi et du comment, ce qui m’aide à retrouver mon équilibre, c’est de lire, d’aller au cinéma, dans un musée, ou encore d’écouter ou de regarder une émission culturelle chez moi. La culture me remet toujours debout. Me confronter aux oeuvres d’autres artistes me donne l’impression de rencontrer d’autres hypersensibles qui me parlent, me réconfortent, me reconnaissent. Je reviens dans un monde connu. Quand il y a en face de moi quelque chose qui produit du beau et du sens, cela remet du beau et du sens en moi. C’est magique.

Quelles portes se sont ouvertes grâce à votre hypersensibilité?

Je n’aurais jamais eu la vie que j’ai si je n’avais pas été hypersensible. Je ne serais pas partie si vite de situations qui ne me correspondaient pas. Je n’aurais pas fait les belles rencontres humaines que j’ai faites. Quand on ose être qui on est, dans le désordre de nos émotions et de nos débordements, et quand on croise quelqu’un comme nous, c’est génial ! Soudain, on se reconnait. On se comprend. Ça fait un bien fou ! Et je ne serai devenue ni écrivaine ni photographe.

En fait, j’ai mis mon hypersensibilité au service de l’art, de l’écriture et de la photo. Pour écrire, c’est une chance d’être hypersensible. On ne reste pas à la surface des choses. On est poreux au monde, aux autres, et on restitue cela dans une histoire avec des personnages. En ce qui me concerne, j’écris surtout sur la famille et la quête d’identité. Cela passe souvent par ce que j’appelle des romans  immobiles. Mes personnages ne vivent pas de grandes aventures, des voyages au long cours qui partent d’un point A pour aller à un point Z, mais des immersions verticales qui interrogent leur être et leur intimité. En photo, l’hypersensibilité me permet de ressentir mes modèles, de les diriger en les comprenant de l’intérieur et en faisant en sorte de les traduire à l’extérieur dans une image qui leur ressemble. C’est très instinctif, sensible, sensoriel de faire des photos. On parle de la sensibilité d’une pellicule. On règle la sensibilité à la lumière. Quand on fait des photos, on oublie la tête. On fait corps avec ce que l’on va photographier.

Je pense que l’hypersensiblité sert la connaissance et la conquête de soi. Les personnes qui n’ont pas à affronter leurs débordements d’émotions n’ont pas besoin de les comprendre ni d’apprendre à les gérer. Ils n’ont pas besoin de se demander qui ils sont, pourquoi ils agissent ainsi, et comment faire pour mieux vivre avec eux-mêmes et avec les autres. C’est un chemin de compréhension et d’acceptation qui prend du temps mais qui rend au final fort et serein.

Vos plus grandes fiertés d’hypersensible?

Ma fierté principale, c’est d’avoir réussir à me réaliser en tant que femme, mère, écrivaine et photographe. C’est d’avoir su m’écouter, me faire confiance malgré les doutes et les réactions pas toujours encourageantes de mon entourage.

3 conseils aux hypersensibles
  1. Soyez fier de votre hypersensibilité et cultivez-la. Votre différence EST  votre singularité.
  2. Trouvez une soupape quand ça devient trop lourd à porter. Allez chercher du beau et du sens dans l’art, les beaux films, les beaux textes, les belles conversations, pour vous réaligner verticalement, en vous.
  3. Entourez-vous d’hypersensibles, de gens comme vous, même une seule personne, c’est suffisant. Vous vous rendrez compte que vous n’êtes pas seuls et cela vous apaisera ! 
Extraits choisis

Je me suis rendue compte que j’étais ronde dans un monde carré.

Comprendre que je suis hypersensible a d’abord décuplé mon sens de l’action.

Pour compenser mon émotivité, j’ai développé le soldat en moi. Je suis un soldat pleureur. Je pleure , je doute, mais j’avance.

Un hypersensible est hypersensible à ce qu’il ressent par rapport à lui-même et à ce qui l’entoure. On est très poreux au monde et tout est possible puisque tout est accessible, ouvert.

La culture me remet toujours debout. Quand il y a en face de moi quelque chose qui produit du beau et du sens, cela remet du beau et du sens en moi. C’est magique !

Quelques conseils de lecture

Et pour se reconnecter au beau et au sens

Propos recueillis par Isabelle Toutain @isatoutain

Merci infiniment à Isabelle Toutain et à Sandrine Roudeix pour ce RENCONTRE AVEC riche et sensible.

L’actualité de Sandrine Roudeix : « Ce qu’il faut d’air pour voler », éditions Le Passage. 

Un roman tendre et puissant sur la relation hypersensible entre une mère et son fils, et le chemin d’émancipation de deux êtres.  

Retrouvez Sandrine Roudeix sur instagram @sandrineroudeix et sur Facebook @sandrineroudeixauteur

2 réflexions sur “Rencontre avec Sandrine ROUDEIX”

  1. Fanny Levasseur

    Bonjour,
    merci beaucoup à la fois à Isabelle Toutain et à Sandrine Roudeix, pour ce beau partage en vérité et transparence d’âme et de coeur.
    Je me retrouve dans les traits décrits par Sandrine Roudeix: ce soldat pleureur, cette hyperempathie qui me fait faire des efforts de communication pour rejoindre l’Autre et me faire bien comprendre, cette réflexion présente en continue qui va en profondeur dans le ressenti et la découverte de mon environnement…
    Cela fait quelques mois que je me suis connectée à la mienne, d’hypersensibilité, que je l’ai identifiée et j’en suis très heureuse.
    Très bonne continuation à toutes les deux Sandrine et Isabelle!
    Et merci pour ce site sur l’Hypersensibilité.
    Fanny

  2. Merci Fanny pour votre partage. On a de la chance d’avoir créé ce soldat en nous ! Tous les hypersensibles n’ont pas cette chance. C’est un moteur, une armure, une porte ouverte qui nous permet de bouger. Bravo à vous aussi !

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